Cahier d'Argentine - Editions du Port d'Attache (2016)

Cahier d'Argentine
Pierre Andreani
Éditions du Port d'Attache
2016 


24 pages ;
14,81 x 20,98 cm ; agrafé 
 [couv] 
[Acheter]


==================================================================================

CAHIER D'ARGENTINE, ed. du Port d'Attache, 2016, 24p.

« (...) Dans ce recueil, et comme le confirme Pierre Andreani dans sa postface, c'est la poésie qui sauve le voyage, du moins l'inscrit dans une durée qui dépasse ce simple déplacement physique, assez facile à effectuer aujourd'hui. Bien sûr, les conditions de vie sont plus approximatives en Argentine qu'en Europe. Mais pour qui est armé d'une carte bancaire, comme l'explique l'auteur, tout devient possible, c'est à dire finalement pas grand chose. A moins d'aller chercher là-bas des apparitions. Les grands écrivains qui ont marqué de leur trace une ville, par exemple Borges à Buenos Aires, constituent des intercesseurs de poids. Mais il faut aller plus loin, y ajouter ses visions personnelles et actuelles, nées de rencontres de préférence imprévisibles. Pierre Andreani s'y emploie dans chaque ville d’Argentine qu'il traverse. Il n'a même pas besoin de rentrer en communication avec d'autres personnes pour déployer ces visions. Bien au contraire. La magie qui transforme la réalité en vision naît de quelques images disséminées par ci par là, mais également de la description d'ensembles hétéroclites, reflet de la diversité (in)humaine.Tel cet orage vécu dans un immeuble vertigineux, ou ce fantasme de possession physique d'une femme qui couche à côté de lui... »

Patrice Maltaverne

==================================================================================

(In Phoenix – cahiers littéraires internationaux – n°26 – Automne 2017) 

Relevé dans un autre livre d’Andreani, un recueil de poèmes intitulé Un tel bombardement (Editions Milagro) : « la vie est long voyage à couvrir en diariste ». Cette phrase rend parfaitement compte du climat intimiste dans lequel nous transporte ce bref récit de voyage dont l’itinéraire, entre atterrissage (avril 2011) et le retour (décembre de la même année) commençant et finissant à Buenos Aires, avance vers le sud (Rosario, province de Santa Fé), descend dans l’Uruguay (Montevideo, sur les traces d’Isidore Ducasse), remonte par Mar del Plata où se visite la Villa Victoria Ocampo, et se donne Cordoba pour étape finale. Cependant ce « tracé » n’a que très peu à voir avec un guide touristique. Il se présente plutôt comme un sismographe d’humeurs devant les spectacles nouveaux qu’offrent les paysages et l’humanité sud-américaine : « au détour d’un hangar, cuivres lancinants, rythmiques soulevées, la fièvre me tombe dessus comme une pluie d’argent. » Des récits de rêves interrompent la relation objective du voyage. Ce sont de belles échappées : « Mon âme, ce sont des lances vers le ciel arquant de bois les hémisphères. » La découverte de ce mince cahier permet de mieux ressentir l’ardeur violente du petit livre cité au début de cette note. Une voix qu’il faut entendre, au double sens du mot. 

André Ughetto

==================================================================================

Extraits :

Buenos Aires. Ce sont les taxis qui me hèlent. De l'aéroport au centre ville, considérons l'espace. Ville tentaculaire. Pollution et air bleu. Humidité.  Monte Grande, urbanisation continue jusqu'à Palermo, et au delà ! Gigantesque... Quelque chose de lent comme un accordéon bat la mesure. Très belle ville, langueur exotique, tu n'auras pas les charmes et le goût de l'aurore. Lentement, tu suspends ces tendances sauvages qui te rendent hypnotique. À l'arrivée, un comité revêche aux yeux cernés lâche un  « hourra »...
Ici, pour l'heure, désert de sens : aride instant présent où perspectives bannies tant le destin appelle. Car au fond que sais-je de ce pays ? On me psalmodie de grandes éloges en creux d'oreilles. Certes ! Mais il me manque l'essentiel... son goût, son odeur.  J'arrête mes soupirs en bord de route. L'avenir droit dans ses bottes ne révèle rien de ses tensions, même ici, berceau en naufrage, moi : architecte de malheur.
Peu importe si la fin nous aguiche... je trébuche et au sol de graviers durs... (y élirais-je domicile ?) J'aime que l'on me tienne la main parce que je ne sais pas marcher longtemps et que je crains tout ce qui vit autour et m'envahit : la route imprévue et le ton de la voix, les grondements qui frappent différemment les parois citadines.
Défilé, aux abords du Palacio del Congreso, d'un millier de nativos qui s'insurgent, musique et chiens en laisse. J'observe, les deux pieds dans la terre rouge du parc adjacent. Quel fil n'ai-je pas suivi ? Ce chemin interdit. On m'offre une terre comme un pavé de l'ours, si complète, directe, que je ne peux y croire. Ainsi je surprends le calme relatif, la sonorité vague, la vision ambiguë. Et du sol noir jusqu'au ciel azur clair, une figure tracée : c'est ici mon foyer. La lumière est blanche ; derrière : des rires, je baisse le regard un instant et on efface le tableau. Il fera nuit bientôt et l'on entendra le vent rugir. Hanté par les reliques innombrables que j'ai vu l'après-midi même sur les étals, dans une église dont j'ai oublié le nom, je m'échauffe, la tête en ébullition. Cela a pris environ cinq minutes avant de devenir tout à fait net.  « Quelque chose s'est passé. » me dis-je, quand, au détour d'un hangar, cuivres lancinants, rythmiques soulevées, la fièvre me tombe dessus comme une pluie d'argent. Le linge volette à la fenêtre après le repas du soir. On entend le bruit de la ville qui évolue. Les allées larges, platanes, recouvertes de vapeurs d'échappement. Routes bordées d'oiseaux inconnus. Aussi, un fleuve de voitures anciennes sur le boulevard périphérique. Autocars géants lavés au jet d'eau par des monstres au torse nu. La ville tremble au fond du pot en verre, évitant multiples feux. Flammes d'ampoules une fois la nuit. Flammes de feuilles rouges d'automne, nonchalantes, grasses. Flammes au fond d’un œil luisant qui sommeille. Un monde suant qui se découvre, impudique, ignorant son sort, ignorant tout de l'autre coté du globe. Je rêve de Buenos Aires en arpentant ses rues, et bien plus loin : plaines poussiéreuses, petites fermes éloignées. 
Nous avançons ensemble, moi et le monde. La peau est pâle, les lèvres rouges. Les mains graciles. Le maître d'hôtel tient à jouer un disque de Lalo Schiffrin. Le ventilateur vibre au plafond.


Rosario. Grand ciel blond, grand ciel rouge. Lune énorme. Où que le regard se porte : moineaux. Les lampions de la fête scintillent calmement, on croirait voir un bateau dériver loin derrière. Car la rivière est noire, de tissu, de velours noir et calme. Est-il possible de rêver pareille scène sans l'avoir effectivement vécue ? Fiesta de Colectividades. Petits mondes d'argile sur les étals aux couleurs de sous-bois. Sacs d'herbe, teintures, de tous les côtés je vois s'activer une si agréable engeance, si touchante, que mon cœur allégé s'y retrouve. Ballet des vaisseaux fantômes sur l'eau sombre qui glissent sur la cire fraîche du Rio Paraná. Derrière, hurlent les grilles au sol qui nous encerclent de flux et ressacs serrés. Ballet des vaisseaux fantômes donne une étrange représentation. Car la nuit est épaisse et les uns, massifs blocs debout sur les cales, sans fonction autre que le panache, rendent l'essentiel du style, et les autres, timides, fendent plus noir que le loup, fendent, et plus bruyant que la maladie, découpent sans que l'on s'en inquiète la nappe immense qui nous sépare de l'autre rive. 




Un tel bombardement - Edition Milagro / BoD Book (2015)

 UN TEL BOMBARDEMENT
Andreani, Pierre - 2015

« La cité doit renoncer à son fils.
Panique au comptage des cadavres, 
deux décennies de caprice et voilà le résultat :
la cérémonie s'achève dans le sang.  »


40 pages ; 19 x 12 cm ; broché
ISBN 978-2-322-01614-3 - 5,00€
[Lire] [Acheter]
==================================================================================

« C'est un monde chaotique que décrit Pierre Andreani, dans son premier recueil publié, préfacé par Jacques Lucchesi, éditeur marseillais du "Port d'attache".
Un monde en guerre qui a apparemment subi la guerre, comme l'indique le titre du recueil : "Un tel bombardement".
Mais aussi et plus sûrement, un monde moderne, le nôtre, dans lequel il y a sans doute trop de choses. Je pourrais presque parler de bombardements d'images, qui restituent la vitesse des engins roulants et des changements d'écrans. D'ailleurs, les bombardés sont aussi hostiles que les bombardements. C'est qu'il y a également trop d'hommes dans ce monde, puisque s'y produit le choc des générations, entre jeunes et vieux, par exemple.
Et le poète ne peut que se bagarrer avec son humour noir dans cet espace hostile ou indifférent.
J'ai beaucoup aimé dans l'écriture de Pierre Andreani, le sens du détail. Le rythme ample de ses phrases, découpés comme des versets, et qui sont comme bombardés, par des incrustations d'adjectifs, de ponctuations. Un beau mélange de moderne et d'ancien. Une écriture assurée au style presque aristocratique, qui fait du poète un seigneur au milieu d'un environnement banal.  »

Patrice Maltaverne

==================================================================================

« (...) Pour être un coup d’essai, Un tel bombardement n’en est pas moins un coup de maître. Son titre même en dit long sur les tensions qui parcourent ces brèves proses poétiques, denses, scandées, elliptiques. Aucune mièvrerie dans le choix du verset, forme plus souple que le vers et souvent adoptée par les poètes méditerranéens (comme Constantin Cavafy, Edmond Jabès ou Odysséas Elýtis, parmi bien d’autres). Comme chez eux, chaque texte s’inscrit dans un récit global qui signe l’unité de l’ensemble. On est ici dans une odyssée intérieure où, page après page, on assiste à la transformation d’un esprit et de son rapport au monde. Du reste, comment un tel processus pourrait-il s’accomplir sans douleur ?
« J'ai le sang qui bout et qui réclame encore : / – Provoquez-moi pour que je lutte ! / Ici, la langue bourrue, façonnée de rugosité, n'écoute que sa musique, / rattrape le temps malgré la fugue.. »
On comprend, à ces seuls mots, l’urgence de cette poésie longuement retenue. Il ne sera pas dit que tout a déjà été dit. Et que les mots ne sont plus que des formes creuses à force d’avoir été triturés par ceux qui se croient les gardiens de la langue. Ceux de Pierre Andreani ont conservé toute leur puissance explosive. En cela il fait pleinement œuvre de poète. À nous maintenant d’entendre sa voix.  »

Jacques LUCCHESI (Préface)

==================================================================================